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  • Illustration de symboles agressifs et bulles de reproches sur fond rouge agressif

    Les personnes autistes reçoivent souvent les mêmes reproches : manque d’empathie, regard fuyant, franchise, crises, rigidité… Dans cet article, je reviens sur ces remarques fréquentes et sur ce qu’elles provoquent réellement lorsqu’on est autiste.

    Après une crise intense, un shutdown, qui m’a laissé sans l’incapacité de fonctionner et de communiquer de manière fluide, une amie m’a expliqué que je devrais apprendre à gérer mes crises pour que ça n’affecte pas les autres. Comme beaucoup de réflexions touchant directement à mon autisme, je l’ai vécu comme un réel traumatisme émotionnel et cognitif. Comment enregistrer, intégrer et comprendre ce qui est hors de contrôle ?

    📋 TL;DR : En bref

    • Reproches fréquents : les personnes autistes entendent souvent les mêmes remarques : « tu n’as pas d’empathie », « regarde-moi dans les yeux », « tu devrais faire des efforts », etc.
    • Malentendus sociaux : beaucoup de comportements perçus comme froids, impolis ou rigides sont en réalité liés au fonctionnement autistique.
    • Conséquences psychologiques : ces remarques favorisent souvent le masking, la culpabilité, l’épuisement social et la remise en question permanente.
    • Objectif de l’article : montrer ce que ces reproches provoquent réellement lorsqu’on est autiste, à travers des expériences vécues.

    Des réflexions sur ma manière de me comporter, de réagir, j’en ai fait pendant longtemps l’expérience. Elles avaient presque toutes attrait pour l’autisme, décrivant des symptômes qui étaient présents chez moi depuis l’enfance, et les rejetant en bloc. Ces réflexions, elles ont façonné ma manière d’interagir avec les autres, elles ont participé à la conception de mon masque social. Un masque social si élaboré qu’il a fallu un temps de recentrage pour mon entourage afin de l’accepter.

    Être autiste, c’est souvent devoir s’adapter sans cesse. Mais parfois, c’est aussi subir des reproches qui ne devraient jamais exister. Voici une série de remarques que j’ai reçues, et ce qu’elles disent — bien au-delà des mots.

    Tu n’as pas d’empathie

    La dernière est à mon sens la plus violente pour la personne qui se la voit affectée. On m’a une fois attaqué sur mon empathie… en pleine soirée de Nouvel An. Je vous laisse imaginer une situation joviale qui se décompose subitement en une remise en question de tout ce que vous laissez transparaître au regard extérieur. En plus de devoir masquer constamment, on nous reproche de ne pas le faire assez bien. La source de tout cela : je n’aurais pas manifesté d’engouement à l’embauche d’un ami, qu’il attendait de longue date. 

    De fait, j’ai pourtant bel et bien compris son état d’esprit, ai ressenti le reflet de son état mental mais… ai manqué de réponse émotionnelle suffisante. L’explication est simple : je n’avais pas connaissance de la dose émotionnelle à dégager de moi-même. En l’absence de codes sociaux explicites, je suis donc paru comme apathique au regard extérieur.

    Il faut noter que les personnes autistes sont souvent plus sujettes à une empathie émotionnelle très forte, voire parfois plus intense que la norme. Plusieurs travaux distinguent ainsi l’empathie cognitive — comprendre mentalement l’état émotionnel de l’autre — de l’empathie affective, qui correspond davantage au fait de ressentir émotionnellement cet état. Chez les personnes autistes, la première peut être altérée tandis que la seconde reste intacte, voire exacerbée dans certains cas (Participate Autisme).

    Je me suis senti hermétique à chacun des enterrements auxquels j’ai fait face. Pourtant, j’ai ressenti la désolation de chacune des personnes présentes pendant la cérémonie. J’en avais même la sensation d’en ressentir l’émotion de manière décuplée, impression qui rejoint certains travaux décrivant chez des personnes autistes une forme d’hyperréactivité émotionnelle face à la détresse d’autrui (voir Empathie et autisme : une question subtile, un enjeu important).

    Illustration d'un cœur brisé bleu à gauche et violet à droite avec une tête de profil
    Cœur brisé = pas d’empathie

    Tu devrais apprendre à te gérer

    Reproche très dangereux lui aussi, il m’a valu d’être culpabilisé lui aussi pour des actions qui sortaient de mon espace de contrôle personnel. Recevoir cette réflexion, c’était comme recevoir un coup de poignard dans le cœur. C’était comme être responsabilisé pour des réactions neurologiques qui ne dépendent pas de notre volonté.

    Après avoir masqué pendant presque 20 ans, lorsque j’ai reçu cette remarque, ce fut comme un coup de fouet dans le dos qui laissa ses marques et ses cicatrices. On me sommait littéralement à gérer l’ingérable. Idée insensée, je vous laisse l’imaginer. Chez moi, cela s’est traduit par une volonté de faire encore plus fort que ce que je produisais déjà : éliminer toute éventualité diagnostique d’un potentiel autisme en annihilant les symptômes et mes traits autistiques. Mon HPI s’est alors manifesté et a fait exploser ma capacité à fonctionner en société, masquant tout trait autistique.

    Vivre une crise m’était devenu un danger social, il me fallait la cacher, coûte que coûte. Alors que j’en étais la première victime, j’entendais par ce reproche l’idée qu’il fallait également protéger ses proches. Un défi. Dans un contexte où l’isolement social forcé prend le dessus sur tout besoin primaire, comment forcer un comportement socialement acceptable par seul souci de ravir l’imaginaire allistique ?

    Il convient donc de rappeler que si la personne autiste subit une crise, elle n’en est pas responsable. Elle n’en est que la victime. Les dégâts dans l’entourage ne sont que subtiles manifestations d’un état de détresse qui laisse la personne confuse et épuisée. Vidée de toute énergie. Ce qu’elle attend, c’est simplement une compréhension de son entourage.

    Tu devrais faire des efforts pour t’adapter

    Là est l’un des reproches les plus communément vécus par la personne autiste (et par moi-même). Dans un univers où l’on fait des efforts constants pour s’adapter à un monde qui n’est pas le nôtre, on rencontre pourtant souvent ce refus d’admettre que les efforts sont suffisants. Je l’ai une fois reçu d’un ami proche et cela m’a laissé pantois. Que répondre à cette forme violente d’irrationalité qui présume que la personne alliste est la seule à faire des efforts pour intégrer la personne autiste ?

    Pire encore : que répondre quand on sait que les efforts fournis par la personne autiste dépassent souvent largement ceux nécessaires à la personne alliste ? Efforts qui ne détruisent souvent pas sa capacité à fonctionner en société. Il faut intégrer ici que les efforts fournis par la personne autiste sont réguliers, constants et imposés. Dans un monde où elle ne représenterait que 1 personne sur 100 de la société, c’est elle qui fournit souvent l’effort le plus considérable. Lui demander de remplir une part du contrat plus élevée que celui communément accepté par la société ne fait que lui ajouter une charge mentale susceptible de briser son fonctionnement.

    Il convient donc de rappeler de respecter les limites et la capacité de chacun à fonctionner.

    Regarde-moi dans les yeux

    Celui-ci est commun. La personne autiste se voit sommée de regarder les yeux de son interlocuteur ? Si certains arrivent à se forcer, beaucoup sont simplement mis en détresse.  Les raisons sont multiples : anxiété sociale, surcharge sensorielle visuelle. Ce dernier point est peu évoqué : regarder le visage de l’autre, en particulier ses yeux, laisse la personne autiste en surcharge visuelle. Je suis concerné par le sujet.

    De nombreuses informations se traduisent par l’expression faciale et observer chacun de ces mouvements peut rapidement devenir envahissant pour une personne autiste hyper-vigilante sur son entourage. C’est pourquoi elle préfère souvent choisir de porter son regard ailleurs : sur un motif, un détail, etc.

    Je ne peux que confirmer la satisfaction d’avoir des amis avec qui l’échange de regard n’est pas un besoin, mais une option. J’ai eu des conversations entières avec certains amis avec qui l’échange de regard ne servait qu’une fonction : vérifier l’attention de l’autre. Et c’était extrêmement satisfaisant et apaisant.

    Regard sensoriellement oppressant, homme à gauche qui l'évite
    Regard forcé comme surcharge sensorielle

    Tu es blessant (franchise)

    Ce point est important car c’est souvent celui qu’attend une majeure partie de la population en interagissant avec l’autre. Pourtant, lorsqu’il se manifeste de manière brute, il semble être une démonstration de manque de tact ou de l’impolitesse. Il laisse alors souvent la personne autiste confuse, dans le sens où elle applique simplement des conventions qu’on lui a apprises très tôt.

    J’ai encore ce souvenir sombre d’un proche débarquant de chez le coiffeur avec une toute nouvelle coupe de cheveux et réagissant très honnêtement, sans me soucier de sa perception différente, et de manière blessante. La confusion ? Ne pas comprendre pourquoi mon commentaire honnête avait été mal interprété.

    C’est là souvent l’origine de discordes entre personnes autistes et allistes : communiquer sans entrer en conflit, en comprenant que l’autre n’a pas forcément ni les données ni la capacité d’interpréter de la même manière les paroles et gestes de son interlocuteur.

    C’est à toi de t’adapter 

    Dans un monde où je m’adapte constamment pour me fondre dans la masse, et où cette adaptation est la cause d’une grande fatigue, on m’a plusieurs fois reproché d’être l’instigateur de discordes ou de conflits. J’aurais dû faire plus. Les autres s’adapteraient à moi constamment. Ce que ces autres ont de difficultés à enregistrer, c’est que leur adaptation leur est moins coûteuse et constante que celle que la vie m’a forcé à effectuer.

    Chaque remarque de ce type semble être comme un coup de poignard dans ma conscience : je fais déjà, mais pas assez. Et c’est ma faute, encore, parce que les autres se comprennent bien entre eux.

    Tu te justifies constamment

    Non, je m’explique. Nuance. Les allistes semblent avoir des difficultés à la faire alors qu’elle est bien réelle. La justification tente de se dédouaner d’un comportement alors que l’explication n’est qu’un partage d’information souvent destiné à induire une meilleure compréhension chez son interlocuteur.

    J’ai souvenir de ces cours de conduite avec mon moniteur qui a tout bonnement décidé de me dégager de ses élèves parce que, selon lui, je me justifiais et ne l’écoutais pas. S’il avait prêté un minimum d’attention, il aurait constaté que je progressais à chaque cours (neutralisant l’idée que je ne l’écoutais pas), et que je cherchais simplement à lui faire part de mes difficultés par le biais d’explications (parfois longues). J’en ai été très bouleversé tant c’était la première fois qu’un professeur/moniteur/etc me rejetait. Ce reproche de me justifier, je l’ai rencontré maintes fois, et la plupart du temps, c’était irrationnel.

    Tu aurais pu prévenir avant de partir comme ça

    Il faut comprendre par là qu’on me reproche de m’extirper en vitesse d’une situation que j’ai considérée comme dangereuse. Et que je n’avais probablement pas les ressources suffisantes pour prévenir qui que ce soit. Cette remarque, je l’ai reçue une fois, ayant fui une soirée de manière brutale sans prévenir personne mais en résonnant en claquant la porte (ce n’était pas mon but que ce soit bruyant).

    La remarque a néanmoins fait drôlement écho comme un reproche de ne pas fonctionner normalement, alors que j’étais moi-même en détresse cognitive et émotionnelle.

    Tu veux toujours qu’on fasse à ta manière 

    En quelques mots, lorsque ça arrive, c’est probablement lié à mon fonctionnement neurologique. Ce n’est pas que je veux que cela se passe à ma manière mais que j’ai besoin que ce le soit. J’ai des difficultés avec la flexibilité mentale et regorge de rituels, routines, et pensées rigides en tout genre. C’est pourtant mon cerveau qui est à l’œuvre et qui tente d’économiser de l’énergie.

    Changer de restaurant de manière imprévue alors que l’on va toutes les semaines au même est perçu comme un danger pour moi : quid de la nourriture ? Du service ? Du temps de préparation ? Et donc du temps que je dois prévoir pour ce restaurant ?

    Tu n’écoutes jamais rien

    Et si on voyait la chose différemment : « je ne m’exprime jamais de la bonne manière pour que tu m’écoutes » ? J’ai reçu cette réflexion un nombre incalculable de fois et c’est pourtant une réalité. Mon attention n’est pas forcément dirigée de la manière typique et est plus sujette à dysfonctionner en cas d’instructions orales, ce qui peut laisser croire que je n’écoute rien. Pourtant, j’écoute, mais je ne réagis pas forcément.

    On pourrait arguer que les allistes n’écoutent rien non plus tant j’ai dû leur répéter mes explications au sujet de mes différences qu’ils n’ont pas toujours intégré directement.

    Tu parles trop fort/te comportes mal

    Implique de comprendre ce que « bien se comporter » sous-entend. C’est plein d’implicites. On en rajoute une couche quand on me dit que ce n’est pas acceptable de parler fort en disant ce que je pense, alors que, de mon point de vue, personne autour ne prête attention à ce que je dis. D’autant plus que je n’ai pas la moindre idée de ce que j’ai pu dire de socialement inadapté.

    C’est récurrent chez moi, comme reproche. Je suis systématiquement laissé dans une simple confusion car le reproche ne s’accompagne pas d’explication. Quant au fait de parler trop vite, je ne reproche à personne de parler trop lentement. C’est un problème à double sens, je ne vois pas pourquoi je devrais être responsable du problème. Qu’on me demande gentiment et avec tact de ralentir la cadence, je le ferai sans problème. Qu’on me le reproche m’est plus gênant.

    Tu es prétentieux/orgueilleux

    Si j’expose mes facilités dans un domaine, c’est probablement loin de l’objectif de me mettre en avant. Il s’agit simplement d’aborder une réalité : j’ai des capacités dans certains domaines qui peuvent sembler hors normes. Ce n’est pas de la prétention, c’est un constat, basé sur des années à côtoyer des personnes supposées avoir des capacités similaires mais dont on n’a jamais la preuve.

    Ce reproche apparaît souvent lorsque je discute de mes compétences en programmation. À savoir que je ne les exposais jamais avant de constater que j’étais systématiquement placé dans le top de mes promos, sans fournir le moindre effort, considérant les études comme un jeu dont il fallait battre le record.

    Je n’ai rien inventé, l’histoire a simplement démontré que j’avais un certain niveau d’aisance dans le domaine très rare. Je ne suis pas dans le déni : je sais évidemment qu’il existe des développeurs plus performants. Je ne fais là qu’un constat parmi l’entourage à qui j’ai eu affaire. Et à côté de ça, j’admets sans sourciller tous les autres domaines dans lesquels j’ai mes difficultés.

    Ne me parle pas sur ce ton

    Quel ton ? J’aurais apparemment pris un ton agacé ou saoulé, alors que ce n’est absolument pas ce que je ressens. Les allistes tendent pourtant à interpréter sous leur prisme nos réactions ? Un ton qui sort de l’ordinaire ne leur échappe pas.

    Il m’arrive alors de me prendre cette réflexion, ce qui pour le coup, a le don de m’agacer. Quoi de plus normal, on me prête un ressenti qui n’est pas réel. Frustrant. D’ailleurs, vu que j’interprète très mal le ton des autres, je n’ai, à mon souvenir, jamais dit cette phrase à quelqu’un. Qu’on me laisse en paix, on le saura très vite si je suis réellement agacé parce que… je le dirai.

    Tu veux toujours avoir raison

    Je m’exprime en réalité rarement sur un sujet que je ne maîtrise pas. Il ne s’agit pas de vouloir avoir raison à tout prix. Il s’agit d’avoir tout simplement souvent raison quand je discute d’un sujet sur lequel je suis renseigné. Prouvez-moi que j’ai tort, je n’attends que ça. Et j’admettrai sans sourciller mon erreur.

    Plutôt que de tolérer, plutôt que de comparer avec, la communauté autistique ne demande qu’une chose : une plus large acceptation de son unicité. Plutôt que d’y porter un regard médical et réparateur, y voir un regard compréhensif et soutenant.

    Aucun de ces reproches ne m’a aidé à aller mieux. Tous m’ont fait douter de moi. Être autiste, ce n’est pas manquer d’efforts, c’est vivre dans un monde où tout effort est invisible tant qu’il ne ressemble pas à celui des autres.

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    Par Florent

    Flo, développeur et cinéphile. Autiste et bipolaire, je partage ici mes cycles, mes passions et mes découvertes sur la neurodiversité.

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