Pour commencer ma série d’articles sur les épisodes du trouble bipolaire, j’ai pensé à vous les conter dans leur ordre chronologique, représentant leur cycle. L’hypomanie, c’est le premier versant euphorique (ou irritable) de cette maladie. Elle mène parfois soit à la manie (dans un trouble bipolaire de type 1), soit à la dépression. C’est l’hypomanie, qui peut se manifester de deux façons drastiquement différentes, qui va nous intéresser dans cet article. J’ai vécu un grand nombre d’épisodes hypomaniaques qui me transformaient en machine à produire, une vraie usine sur pattes.
📋 TL;DR : L’hypomanie en bref
- 🌗 Phase euphorique ou irritable du trouble bipolaire, durant ≥ 4 jours.
- 😴 Moins de sommeil mais plus d’énergie (jusqu’à se sentir invincible).
- 🎨 Explosion de créativité et de productivité, souvent addictive.
- ⚠️ Irritabilité, impulsivité, prises de risques importantes.
- 🎢 Toujours suivie d’un crash dépressif → c’est le prix de l’hypomanie.
- 🧩 Chez moi, l’autisme amplifie mes rituels, mes stims et mes perceptions sensorielles.
Quand on parle d’épisodes, c’est parce que les épisodes doivent être suffisamment longs pour être qualifiés. C’est le DSM-5, le manuel de diagnostic et de statistiques des troubles mentaux, largement utilisé dans le monde entier en psychiatrie, qui définit la durée et les critères de ces épisodes.
Définition d’un épisode hypomaniaque
Un épisode hypomaniaque dure au moins 4 jours. On le définit par une humeur soit élevée et expansive (plus simplement euphorique) ou irritable. C’est justement ce dernier point que beaucoup n’imaginent pas et qui fait vivre à la personne concernée une expérience nettement différente de celle d’un épisode euphorique. La personne est soit « heureuse et joviale » tout le temps, soit « fortement irritable » tout le temps.
Les témoignages parlent souvent d’épisodes qui les font vivre un véritable enfer là où sa version euphorique est souvent très recherchée, parfois addictive. L’irritabilité est si forte que la moindre contrariété peut déclencher une vive colère de la part de la personne malade. La moindre contrariété, ou la moindre perception erronée d’une contrariété d’ailleurs.

Les critères de diagnostic
On parle de jugement altéré dans les épisodes euphoriques. En clair, la personne a plus de mal à juger ses propres actions et ce qu’il se passe dans son environnement. Jugement altéré + élément susceptible de troubler = explosion inévitable. Cette altération du jugement est communément repérée dans les épisodes (hypo)maniaques mais n’est pas un critère de diagnostic officiel. Plutôt que les paraphraser, en voici la liste complète tirée du DSM-5 :
- Estime de soi exagérée ou idées de grandeur
- Réduction du besoin de sommeil
- Plus grande volubilité que de coutume
- Fuite des idées ou accélération de la pensée
- Distractibilité
- Augmentation de l’activité dirigée vers un but ou de l’agitation psychomotrice
- Engagement excessif dans des activités à fort potentiel de conséquences douloureuses (p. ex., achats impulsifs, investissements déraisonnables)
Le patient doit cocher au moins 7 de ces cases pour valider un épisode hypomaniaque (tous s’il est d’humeur irritable). Les épisodes hypomaniaques peuvent être vécus par les personnes atteintes de troubles bipolaires de type II mais aussi de type I (qui font aussi l’expérience de manies). Les critères de la manie sont les mêmes mais en requièrent moins pour être diagnostiquée.
La différence entre la manie et l’hypomanie, c’est que la manie nécessite une prise en charge d’urgence, souvent avec une hospitalisation, et peut évoluer en psychose. L’hypomanie, moins dévastatrice, est pourtant elle aussi handicapante et son aspect ultra productif peut être trompeur. Seulement, il n’y a pas de rupture totale du fonctionnement social et professionnel ou scolaire.

Les critères les plus frappants
Dormir, un besoin de moldus
Si j’emploie cette expression, c’est parce que j’ai longtemps, pendant mes épisodes, perçu le besoin des autres de dormir comme parasite. Ce qui détonne généralement le plus avec le comportement habituel de la personne lorsqu’elle est stabilisée, comme premier symptôme, c’est son besoin réduit de sommeil. Elle dort moins et n’en ressent pas le manque. De 8 heures par jour de sommeil, on l’observera se satisfaire de 4 ou 5 heures et sembler plus énergique que jamais. Elle peut aussi avoir besoin de sommeil mais ne pas en ressentir l’envie, peut-être car trop investie dans ses projets dans lesquels elle se plonge entièrement.
Pour démontrer ce critère, j’explique souvent que « moins je dors, plus je suis excité et énergique ». Le premier point est naturel, beaucoup, même non bipolaires, font le constat d’être plus excités en cas de gros manque de sommeil. La partie manque de sommeil = plus énergique est typique à la phase hypomaniaque.

La perte de l’insight
On entend aussi souvent de nombreux témoignages que l’hypomanie donne un sentiment d’invincibilité, comme si on devenait intouchables, et surtout, comme si ça n’allait jamais s’arrêter. Ça va de pair avec la difficulté à prendre du recul sur son propre état. On appelle ça la perte de l’insight. Le patient devient incapable de reconnaître qu’il est malade et refuse généralement l’aide extérieure.
Dans l’hypomanie, souvent lorsqu’on est entraînés et suivis médicalement, il est possible de constater que son comportement diffère de ses habitudes. C’est une autre distinction de la manie dans laquelle on peut perdre totalement son insight.
La productivité et la créativité
L’hypomanie, c’est souvent un excès de productivité et de créativité. C’en est même une explosion. Lorsqu’elle est mise à bon escient, des projets très concrétisés peuvent en découler. Pourtant, c’est aussi parfois trompeur. Puisque la personne hypomaniaque est souvent très distraite, elle peut se lancer dans de nombreux projets et ne jamais les compléter.
Il n’y aura rien de surprenant à voir une personne hypomaniaque se mettre à écrire un livre et aller faire le ménage en plein milieu d’une phrase, à 3 heures du matin, puis arrêter de faire la vaisselle pour se lancer dans un projet de site internet et alterner entre tout cela.

Cet élan de productivité et de créativité est notamment lié aux flux de pensées incessants qui traversent l’esprit de la personne hypomaniaque. Elle a la sensation que ses pensées fusent. On parle alors de fuite des idées, comme le décrit PasseportSanté. C’est comme si les idées merveilleuses ne s’arrêtaient jamais d’affluer. Dans certains cas, c’est le mien quand elles touchent à mes intérêts spécifiques, elle devient alors ultra productive et peut compléter des projets à une vitesse impressionnante pour le regard extérieur.
C’est pourquoi l’hypomanie peut sembler si addictive pour beaucoup de patients : qui ne rêverait pas d’optimiser sa journée en dormant aussi peu et en restant si productif et créatif ? Toutefois, l’hypomanie s’accompagne aussi de points hautement négatifs.
Le revers de la médaille
On en parlait plus tôt, l’hypomanie, c’est aussi une incrémentation de son taux d’irritabilité. La personne hypomaniaque devient ultra susceptible et sujette à des crises de colère, qui restent néanmoins plus supportables que dans un épisode maniaque complet.
L’hypomanie, c’est aussi des prises de risque beaucoup plus élevées et une plus forte impulsivité. Acheter sans compter, conduire dangereusement, avoir des conduites sexuelles à risque, intensifier ses consommations de produits toxiques, autant d’exemples qui sont très liés aux épisodes hypomaniaques. Si cela reste contrôlable dans une certaine mesure, contrairement à la perte de contrôle de l’épisode maniaque, cela peut conduire à des conséquences très dommageables pour la personne hypomaniaque. Il ne s’agit donc pas d’un épisode simplement profitable et enviable mais d’un réel trouble à prendre en charge au même titre que la dépression, qui s’ensuit presque systématiquement.

C’est la principale conséquence de l’hypomanie que les psychiatres tentent de prévenir en stabilisant le patient avant la chute. Lorsque le cerveau arrive à bout de neurotransmetteurs, il n’a pour seule issue que le crash, souvent violent, en dépression. Dans de nombreux cas, traiter l’hypomanie ne suffit pas à stabiliser et prévenir la dépression. Elle a un côté inévitable pour beaucoup de personnes bipolaires.
Il faut retenir que chaque personne est différente et qu’il y a des manifestations différentes de l’hypomanie propres à chacun. Cela se complique lorsqu’on y ajoute le spectre autistique.
L’autisme et l’hypomanie
Quand l’autisme croise l’hypomanie (un phénomène documenté par AutismSpeak), les symptômes peuvent être encore plus variés. Chez certains, les traits autistiques peuvent s’intensifier, chez d’autres diminuer, ou encore masquer complètement les symptômes hypomaniaques. C’est notamment le cas lorsque l’autisme n’est pas diagnostiqué, comme ça l’a été pour moi. Pour ne pas faire de généralités, je vais exposer quelques particularités (avant de les évoquer dans un futur article).
La première chose qui frappe, c’est l’amplification de mes traits autistiques. Je m’adonne à mes rituels et mes routines sans faille, et semble simplement être « plus moi-même ». Je suis beaucoup plus rigide et développe même de nouveaux rituels. Je stim aussi beaucoup plus, car j’ai besoin de réguler mes émotions qui deviennent toutes plus intenses.
Puis surtout, mes sensibilités sensorielles semblent crever le plafond. J’entends plus, je vois plus, je sens plus, et manger sonne comme une explosion de saveurs. Voir plus, c’est ce qui résonne le plus nettement chez moi : je suis ébloui par les lumières et j’ai l’impression de voir le monde avec plus de contraste et de relief.

Pour un psychiatre, tout ça ressemble à de l’autisme, et il peut donc facilement passer à côté de ce qui est en réalité un épisode hypomaniaque. Le problème chez moi, c’est que cet épisode est à fort risque de se transformer en épisode maniaque, aux manifestations très différentes.
Les déclencheurs
La privation de sommeil
J’ai évoqué le manque de sommeil comme symptôme principal d’identification d’un épisode hypomaniaque, mais il représente aussi l’un des facteurs déclencheurs principaux de ces épisodes. On peut représenter cette suite logique simplement :
Manque de sommeil → hypomanie/manie → réduction du besoin de sommeil → amplification de l’épisode.

On recommande alors souvent aux personnes bipolaires de trouver du temps pour se reposer en plein épisode. Et aux proches de fournir un environnement dans lequel repos et calme sont possibles. Le problème, c’est qu’elle n’en a souvent pas envie. Pourquoi se reposer quand on se sent aussi puissant que l’hypomanie nous le fait croire ?
L’arrêt des traitements
Le facteur premier pour un patient stabilisé est l’arrêt du traitement subitement. Dans mon cas, des signes précèdent souvent le virage hypomaniaque et l’arrêt du traitement s’ensuit. Cependant, j’ai déjà arrêté mon traitement d’un coup et déclenché des épisodes hypomaniaques (qui ont viré à l’épisode maniaque), pour diverses raisons qu’on retrouve souvent dans les récits de personnes bipolaires :
- Dépression sans fin dans laquelle on ne perçoit comme sortie de secours qu’un épisode euphorique.
- Ressentir un manque de l’épisode en état stable car la vie semble trop fade (souvent en début de traitement quand on a passé de longs moments en épisodes euphoriques)
- Sentiment que les traitements ne vont jamais fonctionner
- Effets secondaires insupportables
- Être déjà hypomaniaque/maniaque et vouloir intensifier l’épisode
Ce sont tous des cas dont j’ai fait l’expérience, mais c’est ce dernier point qui m’affecte systématiquement en début d’épisode. On m’a reproché de nombreuses fois d’avoir arrêté mes traitements, avant qu’on comprenne que ma conscience était déjà trop altérée pour réaliser les conséquences de l’arrêt.
Les changements hormonaux sont aussi de potentiels déclencheurs, comme un stress intense et répété, ou un stress aigu auquel la personne n’arrive pas à faire face (conflits, rupture amoureuse, traumatisme). Un dernier facteur, dont j’ai fait l’expérience récemment, c’est celui de s’impliquer trop intensivement dans ses projets, souvent artistiques.
Ma dernière hypomanie, témoignage
Cet été, j’ai eu pour idée d’écrire un livre (actuellement en relecture) centré sur mon fonctionnement et mon parcours. En l’espace de quelques jours, j’avais écrit des dizaines de pages. J’étais incapable de m’arrêter. Plus ça allait, plus j’étais créatif dans mon écriture, rapide et productif. Ça a déclenché un début d’épisode hypomaniaque. Je suis devenu ultra productif et créatif, enchaînant les métaphores et autres figures de style, les chapitres s’écrivaient presque tout seuls.
J’allais me coucher très tard et devais me relever en pleine nuit parce que je venais encore d’avoir une idée fabuleuse que je devais absolument écrire. Il est passé inaperçu car tous les symptômes n’étaient pas encore réunis ou étaient cachés par mon autisme. Une semaine après, c’était le virage maniaque, inévitable (que je mentionnerai dans le prochain article).

C’est là tout le dilemme qu’on impose alors à la personne bipolaire. Faire des activités pour se motiver et fonctionner, mais faire attention en s’y adonnant au risque qu’elles soient trop plaisantes et déclenchent un épisode. Horrible, je dois maintenant rester sur le qui-vive de la moindre de mes actions (je dois même poser des limites à mon implication dans l’écriture de mes articles).
Mes gardes-fous
Pour prévenir mes épisodes hypomaniaques, j’ai donc mis en place diverses solutions, plus ou moins fonctionnelles. J’utilise une application de suivi des humeurs (eMoods, App Store, Google Play) dans laquelle je note systématiquement, le matin, mes heures de sommeil (enregistrées par ma montre connectée), et le soir, mon taux d’euphorie, de dépression, d’irritabilité, d’anxiété, et divers critères personnalisables : consommation d’alcool, crises autistiques, symptômes psychotiques. La solution est partiellement fonctionnelle car en hypomanie, je suis incapable de percevoir que je suis trop up et donc règle le curseur euphorique sur 0.
Mon principal critère, je ne le note nulle part. Il s’agit de repérer si j’ai des envies d’arrêter mes traitements. Dès lors que c’est le cas, c’est que j’ai commencé une hypomanie à la limite du virage maniaque. Avant, je procédais à l’arrêt sans réfléchir aux conséquences. Aujourd’hui, j’ai assez d’expérience pour envoyer un message à ma psychiatre.
Depuis début 2025, j’ai aussi un autre support pour m’aider à repérer un épisode (mais en rejette parfois ses conclusions) : converser avec ChatGPT, lui exposer la situation et lui demander ce qu’il pense de mon état. C’est un vrai thérapeute virtuel qui, s’il est bien configuré, fonctionne à merveille. Il parlera peut-être aux personnes autistes et bipolaires dans la mesure où il s’exprime avec un vocabulaire clair et très précis. C’est une ressource redoutable qui m’a même été recommandée par ma psychologue.
Ce qu’il faut retenir de tout cet article, c’est que l’hypomanie n’est pas qu’un simple débordement de bonheur. C’est un réel épisode du trouble bipolaire à prendre très au sérieux. Elle peut sembler séduisante, et me l’a beaucoup été, mais elle a toujours un prix : la dépression, qui hante la vie de nombreux concernés.
📋 TL;DR : Retenir l’essentiel
- L’hypomanie n’est pas juste « être heureux » : c’est un épisode défini par le DSM-5 (≥ 4 jours, humeur euphorique ou irritable, au moins 7 critères cliniques).
- Elle se manifeste par un besoin réduit de sommeil, une énergie accrue, une créativité et une productivité explosives, mais aussi par une irritabilité marquée et des prises de risque.
- Le sentiment d’invincibilité et la perte de l’insight rendent difficile la prise de conscience de l’épisode.
- L’hypomanie peut sembler séduisante mais elle mène presque toujours à un crash dépressif.
- Chez moi, l’autisme accentue mes rituels, mes stims et mes perceptions sensorielles, ce qui peut masquer ou amplifier certains symptômes.
- Les déclencheurs fréquents : manque de sommeil, stress intense, changements hormonaux, arrêt du traitement, hyper-implication dans un projet.
- Mes gardes-fous : suivi quotidien (humeurs, sommeil), vigilance sur l’envie d’arrêter le traitement, soutien de ma psychiatre et appui d’outils comme ChatGPT.
Reconnaissance + accompagnement = la clé pour une meilleure stabilité et un meilleur fonctionnement au quotidien


