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  • Puzzle avec deux cases vides et une pièce avec un masque heureux/triste (bipolaire)

    Mon parcours diagnostique a commencé à 21 ans. Enfin, techniquement, j’ai vu une psychologue alors que j’avais 6 ans. Après seulement quelques séances à m’étudier, elle a conclu qu’on ne pouvait rien faire de moi et le suivi s’est arrêté. Sacré travail professionnel, me direz-vous (sarcasme). J’ai encore souvenir de refuser de suivre ses consignes qui me semblaient absurdes. À 16 ans et demi, je développe progressivement des idées de grandeur, j’enchaîne les projets, je dessine, j’écris, mes notes chutent. C’est ce qui s’avérera être mon premier épisode maniaque, saupoudré d’une touche de psychose. C’est aussi le début d’une longue épopée.

    Je parle d’épopée car l’épisode maniaque passe sous les radars de tout le monde. On voit bien que je suis extrêmement efficace, que j’ai plein d’idées, que j’ai complètement craqué en pensant pouvoir entrer au MIT (Massachusetts Institute of Technology, l’une des plus grandes écoles d’ingénieurs au monde) du haut de mes 11 de moyenne générale. Ma mère veut me faire aller voir un psychiatre mais mon père la décourage.

    Et finalement, je crash.

    Les épisodes qui s’enchaînent

    Première dépression. Sauf que pour moi, la dépression, c’est une invention des personnes faibles qui ont simplement envie de rêvasser plutôt que de travailler. Donc j’entre en plein déni, pleure silencieusement dans la douche ou dans mon lit et me force à poursuivre les cours. Comme je suis passé maître dans l’art du masking, masquer une dépression ne demande pas beaucoup d’efforts. Ma mère m’a dit des années après qu’elle avait néanmoins bien perçu que ça n’allait pas. Ça doit être un truc de maman un peu mystique ça d’ailleurs parce qu’elle peut identifier n’importe quel état de conscience altéré dans lequel je suis. La dépression prend fin quelques mois après juste avant que je ne débarque en France métropolitaine.

    Les années qui suivent, j’enchaîne les phases dépressives et des épisodes où je me sens vraiment bien (mais pas aussi bien que la première fois, donc rien d’anormal). Les dépressions, elles, j’ai fini par les reconnaître à force de renseignements sur le sujet. Je continue de les masquer au reste du monde, et c’est encore plus facile envers ma famille qui vit à 8 000 km de chez moi.

    Une dépression très sévère

    À 20 ans, cependant, gros bouleversement : une succession de changements dans ma vie, relationnels et scolaires, parsemés d’échecs déclenchent une dépression très sévère. Je ne peux plus la cacher. Je ne veux plus la cacher. Ma mère se profile et me soutient du mieux qu’elle peut, assistant à une véritable descente aux enfers. Je ne suis plus capable de rien : je ne veux plus sortir de mon lit, je pleure devant elle, mes résultats à l’IUT s’effondrent (quand j’y vais, car je sèche presque tous les cours), et pour maximiser mes chances de laisser la maladie me détruire, ça arrive juste avant que je doive partir en stage de fin d’études au Cambodge.

    Silhouette recroquevillée sur laquelle il pleut d'un cerveau
    Cerveau éteint qui pleut sur moi, dépressif

    Quand la dépression active l’auto-destruction

    Tout le monde est en alerte et tente de m’aider de son mieux mais rien n’y fait : je suis au bord du gouffre. Mon meilleur ami de l’époque fait tout son possible pour me motiver à travailler mes mathématiques au risque de devoir redoubler, alors que j’ai déjà du mal à me lever de mon lit, marcher 50 cm pour atteindre la casserole et faire cuire des pâtes. Je perds 8 kg, je ne fais que dormir et ai perdu tout espoir de retrouver la forme. Quant aux mathématiques, je me suis fait une raison : je suis fichu. Je vais redoubler, je suis nul, je ne vaux rien. Alors que j’étais premier de promo en programmation quelques semaines avant, que je suis l’étudiant qui mérite probablement le plus son diplôme, tout s’écroule. 

    Ma mère me force à aller voir la psychologue de l’université qui ne m’apportera rien de plus qu’une confirmation de dépression. Le hic, c’est que oui, je suis en dépression, mais ça n’explique pas pourquoi elle est aussi récurrente.

    Quand mes professeurs sauvent mon année

    Au Cambodge, la dépression se poursuit quelque temps au point que je « menace » de rentrer et abandonner les études. Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’une défaite ou d’un caprice mais bien d’une réelle perte totale de motivation dans un monde dont je ne vois plus les couleurs, dans un monde où je ne comprends pas comment les gens font pour être heureux. Cela dépasse mon entendement.

    Sans entrer dans les détails, ma mère fait intervenir l’IUT et des ajustements sont faits pour que je valide l’année très justement. Certains professeurs qui refusaient de me voir échouer ont sauvé mon année. J’ai mis des années à l’accepter car ça restait officiellement un échec pour moi, qu’importe ce que disait le relevé de notes.

    Main tendue vers un homme qui chute, professeurs à côté en réseau
    Main tendue (soutien) me rattrape, dépressif, en chute

    Les premières réponses éventuelles

    L’été suivant, en voiture de retour de vacances avec mon père, je feuillette des articles sur le sujet et tombe inopinément sur… le trouble bipolaire. Je ne connaissais même pas le terme, encore moins les préjugés qui l’accompagnaient. Je lis donc la description de la manie et ça résonne en moi comme l’explication dont j’avais besoin pour enfin respirer. J’étais peut-être concerné et si c’était le cas, je n’avais plus à me sentir coupable ni à me dévaloriser sans cesse à cause de ce que je vivais. J’en parle à mon père qui réfute l’hypothèse, et je mets de côté le sujet.

    Le chemin vers le diagnostic

    Une nouvelle période de productivité surhumaine

    J’entame la première année d’école d’ingénieur, déclenche un épisode hypomaniaque à la limite de la manie. Je ne dors que 2 à 3 heures par nuit, fais la fête tous les soirs, mets KO l’entièreté d’une promo de 200 étudiants spécialisés en informatique, le tout, en prenant l’école pour un jeu. Constater mes performances en programmation participe beaucoup à une sensation naissante d’être une sorte de dieu vivant, d’invincibilité et d’auto-valorisation assez extrême. Je m’effondre finalement 4 semaines après. 

    Première consultation chez un psychiatre

    Le doute n’est quasi plus permis mais refusant l’auto-diagnostic, je vais voir un psychiatre. Il me fait alors remplir un questionnaire avec des descriptions de symptômes, ceux que je connais déjà après avoir fait mes recherches. Je les coche tous, sans exception. Vu l’état dépressif dans lequel je suis, ça ne doit pas être difficile pour lui de poser le diagnostic.

    Sans dire un mot (ce que je trouve tout de même douteux, je préfère la transparence), il gribouille une ordonnance et je repars avec un régulateur de l’humeur. Je suis officiellement bipolaire. Après 5 ans à errer entre dépressions très sévères et épisodes euphoriques plus subtiles, je trouve enfin une forme d’apaisement.

    Un traitement difficile

    La suite de l’histoire, elle compose avec ajustements de traitements, changements de traitements, cycles rapides, épisodes maniaques (toujours avec ma bonne amie la psychose) et dépressifs sévères, et hospitalisations (entre 7 et 8). J’ai été diagnostiqué bipolaire type II initialement, malgré avoir conté l’histoire de mon premier épisode maniaque qui laissait clairement sous-entendre que c’était bien plus sévère qu’une simple hypomanie. Ma première hospitalisation, 1 an après, changera mon diagnostic en type I, puisqu’il concernera un épisode mixte accompagné d’idées bizarres et d’hallucinations (voix, apparitions dans le coin des yeux).

    Un diagnostic qui explique (presque) tout

    Le diagnostic va aussi expliquer toutes mes tendances à l’addiction qui me suivent depuis mes 19 ans, et qui sont notamment dues à des dépressions répétées et régulières, mais aussi à des manies, que mes consommations calment en m’apaisant ou en m’anesthésiant (quand elles ne font pas l’inverse, à savoir, me stimuler plus que je ne le suis déjà). En quelques années, avant ce diagnostic, ma vie a été bouleversée maintes fois à cause de ce trouble, réduisant en miettes ma capacité à fonctionner pleinement et réussir mes études au point où je les abandonne finalement complètement.

    Le trouble bipolaire va masquer encore plusieurs années mon handicap le plus quotidien. Mon autisme passe complètement inaperçu en raison des épisodes qui changent la nature de mes symptômes autistiques, c’est pourquoi ça va surprendre beaucoup d’apprendre que je suis autiste. Mais j’y reviendrai dans l’article dédié au parcours diagnostique de l’autisme.

    J’ai résolu une partie de mon puzzle interne : 5 ans de mon histoire, du haut de mes 21 ans, trouvent une justification. Cela me suffit… jusqu’à ce qu’on vienne me poser le doute sur ce diagnostic. Un ami émet l’hypothèse que je ne suis pas bipolaire mais simplement sujet à l’hypersensibilité qu’un HPI peut induire. C’est reparti pour un tour de manège dans le monde médical, ou plutôt psychologique en l’occurrence. Spoiler alert: je ne vais pas tirer grand-chose de ce qui va suivre, et que je vous conterai dans le prochain épisode.

    Homme devant un croisement Bipolaire/HPI
    Moi devant le croisement Bipolaire ou HPI

    Par Florent

    Flo, développeur et cinéphile. Autiste et bipolaire, je partage ici mes cycles, mes passions et mes découvertes sur la neurodiversité.

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