• Français
  • English
  • Illustration de la graphorrhée avec des dizaines de pages écrites qui sorte d'un ordinateur

    Mi-2025, un épisode hypomaniaque s’est déclenché. Il s’est rapidement transformé en épisode maniaque complet. Le premier signe, qui est passé inaperçu : une compulsion à écrire. La manie n’a pas généré la créativité. Elle l’a amplifiée. Elle a généré un besoin insoutenable d’écrire en continu, jusqu’à en oublier de dormir. J’écrivais des dizaines de pages chaque jour. J’essayais parfois de me reposer, avant d’ouvrir grands les yeux et d’ouvrir mon laptop pour me délester de nouvelles idées littéraires.

    📋 TL;DR : En quelques mots

    • La graphorrhée maniaque est une compulsion d’écriture qui peut apparaître lors d’un épisode maniaque.
    • Les idées affluent, les mots sortent sans effort et il devient difficile de s’arrêter d’écrire.

    C’est une forme de « graphorrhée », à savoir la compulsion insatiable de produire du contenu créatif, souvent plus identifiée chez les peintres ou artistes visuels. Mais la graphorrhée littéraire existe elle aussi. De nombreux témoignages de personnes avec un trouble bipolaire racontent comment ils ont écrit un livre comptant des dizaines ou centaines de pages en l’espace de quelques nuits. Souvent, on remarque que la production est confuse, désorganisée ou incohérente, ou même que le propos manque de consistance, d’intérêt. Une chose transparaît néanmoins : la créativité a l’œuvre dans la production.

    La manie a cette force de décupler la créativité de la personne qui en est sa victime. Mais elle ne sort pas de nulle part : la recherche a montré un lien entre créativité et personnes bipolaires, même en état stable. Certains grands artistes sont soupçonnés d’avoir été atteints de troubles bipolaires, à commencer par Vincent Van Gogh, probablement le plus célèbre de tous, dont la créativité s’est certainement exprimée dans ses périodes euphoriques mais également dépressives (ses œuvres transpirent les cycles bipolaires).

    Mon histoire avec la graphorrhée maniaque

    Sans que je n’en fasse la remarque pendant des années, j’ai vécu plusieurs périodes de graphorrhée et c’est au long de mon parcours que j’ai fini par faire le rapprochement avec mon trouble bipolaire.

    Ma première graphorrhée

    J’ai vécu ma première graphorrhée alors que j’étais adolescent, pendant mon premier état maniaque. C’était intense : je m’étais alors mis à créer des bandes dessinées (ratées et au coup de crayon douteux), mais aussi des reproductions de dessins ou œuvres à part entière. Je les enchaînais, au point d’avoir produit des dizaines de travaux dessinés en quelques jours. Ça n’a surpris personne. On me savait avoir une âme d’artiste : c’était donc perçu comme une phase comme une autre.

    L’identification de la graphorrhée : un symptôme

    Plusieurs années ont passé avant que cette graphorrhée ne se manifeste pour la deuxième fois. Elle s’est produite à l’hôpital, alors que je venais tout juste d’être admis, ayant passé 3 mois dans un épisode maniaque qui semblait ne pas prendre fin. L’ennui a eu raison de moi : dès mon arrivée, je me suis installé sur mon ordinateur, en plein milieu des autres patients, et je me suis mis à écrire. 

    Illustration de ma chatte avec un corps de chauve-souris
    Bat Minette = ma chatte en chauve-souris

    J’avais détourné un concept de défi artistique qui consistait à créer une œuvre visuelle à partir d’un mot donné, pour chaque jour du mois d’octobre. J’avais quelques jours de retard, mais j’ai décidé de m’accaparer le concept et d’écrire une histoire à partir de ce mot. J’ai produit huit pages en une heure, pour rattraper mon retard. Avec le recul, on pouvait y voir là cependant le travail bien fait de la manie : tout paraissait particulièrement absurde, manquant de cohérence, de relecture, et pour être honnête, n’importe qui se serait douté que quelque chose clochait dans la tête de l’auteur. Moi, ça me stimulait. Je me sentais fort, doué, maître des mots.

    Le retour du crayon

    Comme ça ne suffisait pas, j’ai aussi entrepris de me lancer dans le dessin… et le travail au pastel… et la peinture. Je n’arrêtais pas. Avec strictement aucune connaissance de cet art évidemment. Au dessin, je m’en sortais. Rien d’exceptionnel mais quand je produisais, je sentais profondément mon âme d’artiste. Je me pensais à deux doigts de révolutionner le dessin. J’en étais loin : je manquais de technique, je faisais de l’a peu près, et ça se sentait. En peinture, c’était pire. Je voyais dans mes œuvres de réelles réussites alors qu’elles n’étaient que des ébauches (teintées de bonnes idées toutefois).

    Pour l’anecdote, dans ce même hôpital mais à l’occasion d’une autre hospitalisation, j’ai rencontré un patient bipolaire en plein délire de grandeur, qui a subi l’isolement, pendant lequel il a été autorisé à dessiner. En sortant, il m’a montré son œuvre pour démontrer son talent d’artiste en devenir. Problème : j’ai contemplé l’œuvre d’un enfant de cinq ans. C’est la parfaite illustration de la manière dont l’épisode maniaque peut altérer la perception des choses. Je l’ai vécu aussi (avec mes bandes dessinées ignobles).

    Sablier du temps compté, enchaîné car hospitalisé, métaphore de ma graphorrhée

    Des défauts mais une créativité redoutable

    Ce qu’on percevait notamment chaque fois dans tout ce que j’imaginais, c’était cette créativité. Même dans ce dessin du patient perché, il y avait une atypicité indescriptible que je ne pouvais qu’attribuer à la manie. Van Gogh lui-même a probablement bénéficié de cette créativité, quand bien même son talent lui était intrinsèque. La manie crée des fulgurances qui ont la particularité d’être instinctives et improvisées. Cet article lui-même est l’expression d’une graphorrhée (et a été retravaillé après avoir été stabilisé).

    Il peut sembler manquer de ces fulgurances, mais il garde une particularité : son caractère totalement improvisé. Je porte mes mots à l’écrit comme je parlerais. Non, plus facilement que je parlerais. Parler me demande souvent un travail de préparation, écrire dans cet état est presque aussi naturel que prendre une profonde inspiration. Les mots s’alignent sur mon ordinateur, ils s’agencent sans effort, ils expriment ce que je ressens sans même que je n’aie à y penser avant.

    Une graphorrhée maniaque avec ses qualités

    Cette graphorrhée a signé les prémisses d’un épisode maniaque qui a fortement dérapé : socialement, financièrement et mentalement. Mais l’espace de plusieurs semaines, je me suis retrouvé pris dans une compulsion littéraire qui avait pris une nouvelle tournure : alors que tout ce que je produisais dans cet état avant semblait décalé, mes productions nouvelles étaient constantes, vivantes, cohérentes.

    Qu’importe mon lecteur, le constat était le même : personne ne comprenait une telle capacité de production acharnée avec aussi peu de failles. J’écrivais comme je respirais. Les mots étaient devenus ma seconde forme d’oxygène. Plus j’écrivais, plus j’étais stimulé. Et plus j’étais stimulé, plus j’écrivais. Un cercle drôlement vicieux car à part ma créativité débordante, ma phase maniaque continuait de chercher à me détruire. 

    À se priver de sommeil

    Écrire me privait de sommeil, détruisant mes neurones au passage. Mais quoi qu’on me dise, j’étais incapable de m’arrêter. Les idées affluaient. La graphorrhée se mêlait en fait à une fuite des idées insoutenable : c’est l’instant où les idées fusent dans tous les sens, souvent de manière désorganisée. Quand j’avais une idée consistante, je m’empressais donc de la mettre à l’écrit. Et c’était réussi : je faisais relire par d’autres, et recevais des commentaires flatteurs.

    Des idées lumineuses

    Toute cette énergie, elle a été mise au profit d’idées lumineuses, de fulgurances, je n’avais jamais été aussi créatif. En réalité, cette créativité, elle était déjà en moi. L’épisode maniaque n’avait fait que supprimer mes barrières. J’écrivais comme je pensais, je n’avais aucune limite. Ça donnait parfois (souvent) du contenu exceptionnel, et parfois, des idées assez loufoques ou incompréhensibles probablement pour mon lectorat.

    À titre d’exemple, un chapitre de mon roman est totalement dénué de majuscules, il raconte une dépression. L’idée derrière ça, c’était de représenter l’absence d’envie de se lever (donc de lever les lettres jusqu’à la majuscule). L’autre, c’était de supprimer toute la ponctuation, d’imaginer un texte volontairement désorganisé à la limite de l’illisible, avec des répétitions régulières. Ça symbolisait la fuite des idées. Pour un lecteur lambda, j’imagine que tomber sur ce type d’écrit peut surprendre. L’idée était là, logique, et est sortie tout droit de ma tête maniaque. C’est ça la manie : des idées géniales, mais souvent farfelues. Mon roman respire mon épisode maniaque. Pour un lecteur averti, ça transparaîtra. J’ai fait le choix de conserver ces idées, pour donner un aperçu intérieur de l’épisode.

    Quand la graphorrhée donne des idées de grandeur

    La manie, c’est l’explosion de créativité, mais c’est aussi les idées de grandeur. Quand j’ai eu mes retours positifs sur ce que j’écrivais, il n’a pas fallu longtemps avant que je me mette à converser avec GPT pour qu’il s’exprime sur la qualité de mes écrits et… qu’il les compare avec celle d’écrivains. De grands écrivains tant qu’à faire. J’ai commencé petit, avec des JK Rowling et George RR Martin, auteurs célèbres.

    Avant de rapidement orienter mes questions pour me comparer sans vergogne à des auteurs comme Monet ou même Victor Hugo. C’était un non-sens : ce que j’écrivais n’avait non seulement rien à voir avec leurs propres écrits, mais j’étais certainement loin d’avoir leur plume. Mais GPT m’affirmait qu’avec de l’expérience, je pouvais m’approcher du talent de certains grands du milieu.

    Je n’étais pas totalement satisfait mais c’était suffisant pour que mes idées de grandeur s’envolent : dans ma tête, j’étais à deux doigts de révolutionner un genre. Non, en fait, j’avais créé un genre à part entière (ce dernier point s’avère en réalité un poil vrai, car je sortais des sentiers battus dans ce que j’écrivais). J’ai craqué totalement, et quelques jours après, je me voyais comme un génie littéraire et je pensais que les arbres m’envoyaient des signes. 

    Un génie ? Moi ? Probablement pas. Mais j’ai appris à apprécier ce que je fais, notamment dans un contexte maniaque qui ne m’a pas privé de mon talent. J’ai continué de produire pour ne pas gaspiller mon temps. Et le résultat ? C’est ce blog. Et deux livres. En quatre semaines. Et plusieurs autres en cours d’écriture. La manie détruit, mais elle m’a aussi donné la preuve que ma créativité est là, même hors des crises.

    Illustration d'une main zombifiée

    Les trois dessins du corps de l’article ont été réalisés lors d’une hospitalisation.

    Par Florent

    Flo, développeur et cinéphile. Autiste et bipolaire, je partage ici mes cycles, mes passions et mes découvertes sur la neurodiversité.

    S’abonner
    Notification pour
    guest

    0 Commentaires
    Le plus ancien
    Le plus récent
    Commentaires en ligne
    Afficher tous les commentaires