L’humour autistique peut prendre des formes très différentes : jeux de mots, humour absurde, humour noir, ironie ou détournement volontaire de la littéralité. Beaucoup de personnes autistes entretiennent aussi un rapport particulier aux mots, qui peuvent devenir une source importante d’humour. J’en fais partie. Détournement de leur sens, interprétation littérale volontaire, jeux de mots ou glissement vers l’absurde. D’autres jouent beaucoup avec l’ironie, tandis que l’humour noir peut parfois produire un décalage assez spectaculaire avec l’entourage. Je me reconnais dans toutes ces formes.
Toutes ces formes d’humour, je les partage. Même l’ironie, quand bien même j’aurais des difficultés à la comprendre lorsqu’elle ne vient pas de moi. J’ai été dûment formé par mon entourage jusqu’à le maîtriser moi-même. Ce n’est pas ma forme d’humour la plus classique, mais elle s’exprime tout naturellement de la même manière que mon attrait pour l’absurde ou l’humour très noir.
Et ce rapport à l’humour n’est pas uniforme chez les personnes autistes : sa détection, sa compréhension et son utilisation varient selon les formes d’humour et les situations (voir la revue systématique de Mention et al., 2024).
L’humour noir, qui dérape
Il peut déclencher des « waaaah » ou des remarques — souvent elles-mêmes ironiques — sur le fait que je vais trop loin. J’ai dû apprendre à millimétrer ces fulgurances, notamment parce que je garde souvent une expression très poker face, qui peut laisser croire que je suis parfaitement sérieux. Je manque toutefois un peu d’inhibition et peux manquer de calculer correctement une situation dans laquelle j’aurais mieux fait de me taire.
J’ai eu l’exemple en tête, après avoir vu un film sur quelqu’un ayant subi des tortures en prison, de demander si la torture marchait vraiment avec tout le monde parce que « certains sont dans le BDSM ».
Vous voilà avertis, et ça vous permettra peut-être de mieux comprendre les fulgurances de vos proches autistes qui peuvent provoquer surprise ou contagion. J’applique le plus possible à la lettre ce « on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde ». Sauf que chez moi, parfois, « je peux rire de tout, mais avec personne ».
L’humour de stéréotypes
À ne pas confondre avec une blague qui repose uniquement sur le fait de rabaisser un groupe. Ce qui m’amuse ici n’est généralement pas le stéréotype lui-même, mais son détournement, son exagération ou son absurdité.L’humour de stéréotype, c’est jouer sur… des stéréotypes, simplement.
C’est pourquoi j’ai plusieurs amis avec qui je joue de la culture, souvent parce que j’assume moi-même ne pas du tout savoir ce que je raconte (on entre alors aussi dans l’auto-dérision, mon troisième humour de prédilection). Parfois même, j’invente des stéréotypes ou assimile ceux des autres. J’ai vécu dix ans dans les montagnes, la forêt derrière mon grillage, mais j’adore qualifier toute personne de Lyon ou de Toulouse de campagnarde. En fait, ce n’est pas le stéréotype qui m’amuse, c’est l’absurdité de la phrase elle-même venant de ma propre bouche d’habitant de la forêt.
L’humour de jeux de mots
Les jeux de mots, j’adore ça. Surtout quand je les perçois involontairement chez les autres. Mais j’en fais aussi, surtout en phase maniaque — et dans ma tête. Ainsi, en août 2025, à un ami qui parlait de « fumer les autres » à la pétanque, j’ai instinctivement répondu : « Sinon, on peut les faire fumer [du cannabis] pour qu’ils perdent. »
Néologismes et mots-valises
Mais ce que j’aime surtout, c’est créer des néologismes et des mots-valises. Lorsque j’écrivais mon roman en trois jours en août 2025 — je spoile un peu la partie « maniaque » de cet article —, j’imaginais un futur dystopique où les gens se nourriraient d’araignées et de souris grillées, tout droit sorties d’araigners et de sourisiers.
Araigner m’est venu presque instinctivement parce qu’il « sonnait bien » : à l’oral, il se confond pratiquement avec araignée, créant un décalage entre le son et le sens. Sourisier, lui, est né de sa proximité sonore avec cerisier. J’adore le son des mots et les associations qu’il permet : ici, les cerises sont devenues des souris simplement parce que les deux mots s’emboîtaient bien. C’est logique, sonore et complètement absurde. C’est mon humour.

L’humour absurde
Voilà justement mon humour de prédilection : l’absurde. Je peux partir d’un simple constat et le décaler progressivement jusqu’à arriver à quelque chose de complètement farfelu.
Un jour, devant des chevaux qui broutaient dans une ferme, j’ai commencé à imaginer ce qui se passerait si nous aussi, nous mangions le sol : « Vous imaginez si nous aussi on mangeait le sol ? On pourrait manger la moquette. On pourrait même la fumer ! Et quand on invite des gens, on devrait dire : fais attention, j’ai mangé le parquet, les trous mènent chez le voisin. »
J’ai ensuite ajouté : « Ce serait probablement intéressant financièrement, on aurait juste à recomposer le sol de temps en temps chez Bricorama. »
Pour une fois, ça a bien fait rire. Mais mon humour absurde ne fait pas toujours mouche avec les autres. Et celui qui étonne peut-être encore davantage semble presque être son opposé : l’humour littéral.
Être volontairement très littéral
J’en ai déjà parlé sur le blog, mais lorsque la bande-annonce d’Avatar 3 est sortie, elle n’était diffusée qu’au cinéma. J’ai donc dit aux gens que « j’allais aller voir la bande-annonce d’Avatar 3 mercredi matin au cinéma », sans plus de précision. C’était volontaire : pris littéralement, ça indiquait exactement ce que je disais. Je ne comptais me rendre au cinéma que pour la bande-annonce. Je n’avais pas précisé quel film j’allais voir, tout simplement parce que je comptais sortir de la salle après la bande-annonce.
Pour ne côtoyer des personnes autistes dans mon entourage que depuis quelques années, je n’ai que peu observé cette tendance. Mais elle existe, est réelle, et j’ai plusieurs fois entendu un ami autiste s’amuser d’un jeu sur la littéralité d’une phrase. Ce jeu que partagent beaucoup d’autistes a un côté presque ironique d’ailleurs, pour des personnes qui sont souvent critiquées pour être très premier degré (voir la méta-analyse de Kalandadze et al. sur le langage figuratif dans l’autisme). Vous voulez du premier degré ? En voilà !
Apprendre l’ironie… puis jouer avec
On me reproche parfois d’être premier degré. La réalité, c’est que j’ai appris depuis des années à comprendre l’ironie. Parfois, avec un temps de latence, mais souvent, très vite. Comment j’ai appris à fonctionner : interpréter toute phrase dénuée de sens ou illogique comme une possible forme d’ironie, plutôt que comme une erreur ou un mensonge de la part de mon interlocuteur. Pris à l’extrême, ça m’a aussi valu de ne pas identifier des moqueries (blessantes) pendant mes études. Le reste du temps, c’est efficace. Ce qui m’a forcé le rire quand une amie m’a répondu « Tu me mens » après avoir ironisé. Littéralement, elle avait raison : j’avais affirmé quelque chose que je ne pensais pas. Pragmatiquement, évidemment, ce n’était pas un mensonge puisque l’ironie supposait précisément qu’elle comprenne le décalage.
J’ai donc appris à ironiser et partager un humour plus classique avec mes pairs, humour qui me fait néanmoins très rire. Mais j’ai une particularité : je peux entrer dans des délires personnels qui peuvent s’éterniser. Je l’ai dit dans d’autres articles, chez moi, l’humour a vocation à me faire rire. Tant mieux s’il fonctionne avec l’autre, tant pis sinon. Il m’arrive donc de lancer une blague, et d’entrer dedans complètement, de dériver et de créer un monde à moi, jusqu’à faire varier les formes d’humour parties d’une simple ironie : absurde, noir, construction de réalité alternative.
Quand une blague devient un monde
Je vais raconter une petite histoire (en essayant d’éviter l’autisterie de détails inutiles). C’était en interagissant avec une amie avec un trouble bipolaire. Tout est parti d’une caricature volontaire : « on attachait des patients parce qu’ils étaient trop contents ». On a dérapé en imaginant qu’on pourrait se faire attacher pour être content qu’il fasse beau, puis pour simplement aimer les fleurs, ou même un ciel bleu. Tout serait prétexte à enfermer les gens, ce qui n’aurait qu’une seule issue : seuls les gens malades resteraient dehors.
On a débordé en expliquant qu’il faudrait enfermer les psychiatres eux-mêmes sous prétexte qu’ils attacheraient trop de gens. Resteraient les personnes bipolaires à l’extérieur, toutes en plein délire à vouloir régner sur le monde et à se croire avoir des super-pouvoirs. On a imaginé un monde régi par la folie, avec des lois totalement arbitraires, façonné par les bipolaires, pour les bipolaires, mais dans le désordre le plus total. J’étais en plein épisode maniaque à ce moment, et j’étais à l’origine de la plupart de ces inepties, qui nous ont déclenché un fou rire à tous les deux difficile à stopper.
Face à un humour autistique inhabituel, une réaction de surprise ne signifie pas forcément que quelque chose s’est mal passé — et une blague maladroite ne révèle pas nécessairement une intention douteuse. Lorsque le contexte s’y prête, essayer d’en comprendre la logique peut être plus intéressant que de s’arrêter au premier décalage. Laissez-vous porter par le monde intérieur de cette personne, tout comme elle essaie souvent elle-même de se laisser porter par le vôtre.
L’humour comme manière de penser
L’humour est aussi une manière de penser, de percevoir et de transformer le monde. Chez les personnes autistes, il peut prendre des formes atypiques, surprendre ou dérouter, tout en suivant une logique parfaitement cohérente pour celui qui la produit.
Quand la bipolarité s’en mêle
Chez moi, il ne dépend cependant pas uniquement de l’autisme. La bipolarité peut radicalement le transformer : en épisode maniaque, il devient envahissant, associatif et presque euphorique ; en épisode dépressif, plus sombre, cynique, voire dérangeant. J’explore ces deux facettes dans Manie et humour, quand tout devient drôle et Dépression et humour, quand le rire devient noir (bientôt disponible).
Et si vous vous reconnaissez dans cet article, n’hésitez pas à partager vos propres fulgurances ou moments gênants : ici, personne ne vous jugera.


