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  • Illustration d'une femme autistique qui rit aux éclats

    On m’a souvent dit que mon rire était « étrange » pendant ma scolarité. Étouffé, saccadé, parfois à bout de souffle. Des années plus tard, lors de mon diagnostic d’autisme, je me suis demandé si ce rire pouvait lui aussi être atypique. Les réponses que j’ai trouvées étaient bien plus nuancées que je ne l’imaginais.

    Il y a cinq ans, alors que j’étais en cours de diagnostic, j’ai été intrigué par une étude de 2012 : elle s’était intéressée à la manière dont le rire dans l’autisme s’exprimait, en demandant à des sujets de le caractériser. Des participants devaient écouter des enregistrements et tenter de distinguer les rires d’enfants autistes de ceux d’enfants non autistes. Résultat : Les participants distinguaient les rires autistiques légèrement mieux que le hasard, sans qu’une caractéristique unique ne permette vraiment d’expliquer cette impression.

    Si l’étude a retenu mon attention à l’époque, c’est parce qu’elle m’a fait écho immédiatement. J’avais de forts souvenirs de personnes autour de moi m’ayant fait des remarques au sujet de mon rire. « Étouffé », « notable » ou parfois même « à bout de souffle », et d’autres qualificatifs qu’on m’avait assignés. Mon rire marquait par une certaine atypicité que je ne savais pas identifier. En fait, je n’identifiais aucune particularité dans le rire de quiconque. On m’avait même moqué une fois sur ce fameux rire qui surprenait lorsque je riais aux éclats.

    Des recherches personnelles infructueuses

    Cette lecture m’a surtout donné envie d’écouter mon propre rire autrement. J’ai alors cherché les enregistrements utilisés par les chercheurs afin de les comparer au mien. Sans succès. Je suis finalement tombé sur une vidéo YouTube d’une mère ayant enregistré le rire de son enfant autiste (une démarche un peu discutable, tout comme la mienne d’aller la regarder d’ailleurs). Là encore, je n’ai rien remarqué de particulier, si ce n’est le plaisir de voir un enfant rire avec autant de spontanéité.

    Un rire autistique plus réel

    Mes recherches se sont arrêtées là. L’étape suivante fut de lancer une étude très rigoureuse : observer les rires autour de moi, et les comparer à ceux de mon entourage autistique.

    Résultat : zéro conclusion. Méthodologie validée. Un vrai scientifique de comptoir.

    La machine était en marche et… je n’en ai rien tiré. Ou presque. J’ai perçu en fait une chose : les rires autistiques de mon entourage semblaient systématiquement plus vrais que nature. Ils n’étaient jamais feints, ils étaient réels, dans un monde où simuler un rire est finalement monnaie courante. 

    Quand j’ai essayé d’apprendre à rire

    Ce qui m’a fait sourire, car avec le temps, pour mon masque social, j’avais moi-même appris à rire faussement. Et j’y étais très mauvais. Mon rire simulé transparaît apparemment très facilement, alors que je ne l’emploie qu’à cause de mon TDAH quand je me retrouve perdu dans une conversation que je n’ai pas réussi à suivre.

    J’avais appris à rire. Et comme d’habitude (nouvelle surprise), j’avais appris très mal à le faire. Un comble quand on connaît mes facultés d’apprentissage dans beaucoup d’autres domaines.

    Apprendre le rire social

    Visiblement, ce qui avait attiré à la sociabilisation en était exclu. Quand j’avais appris à rire, j’avais mal intégré les nuances de rire, mal intégré quand c’était socialement acceptable/accepté de le faire.

    Ma réponse à ça : c’était de délivrer le même rire raté proche d’un gloussement et suivi d’une phrase. Parce que si on n’avait pas compris que je ne riais pas vraiment, j’avais en plus ajouté au rire une manière complètement ratée de changer de sujet, quand l’autre souhaitait en fait parfois simplement partager un vrai moment drôle avec moi.

    Captain Flo au service de la tentative du rire.

    La différence entre le rire autistique et allistique

    Mais j’ai remarqué que mon rire était beaucoup plus vif et marqué lorsque je m’amusais réellement, et ne cachais absolument pas ma joie. Comme mes autres amis autistes, il était réel, et pur. Il s’exprimait sans retenue, au point de souvent atteindre les larmes de joie là où mes amis allistes s’exprimaient plus doucement.

    Quand je riais, ce n’était en fait pas pour partager mon rire avec l’autre, fonction habituellement remplie par le rire social. C’était pour exprimer une émotion personnelle, qu’importe qu’elle s’accompagne de rires conjoints. Et c’est ce que j’avais noté chez mes autres amis autistes également, qui n’hésitaient pas à manifester leur rire tout seuls.

    Chez les personnes allistes, le rire remplit souvent une fonction sociale importante : il invite l’autre à partager une émotion. Une étude publiée en 2009 suggère d’ailleurs que les enfants autistes utilisent davantage un rire associé à l’expression spontanée d’une émotion positive, tandis que les enfants non autistes utilisent également un autre type de rire davantage impliqué dans les interactions sociales.

    Cela m’a conduit à une hypothèse personnelle : le rire autistique me semble souvent plus personnel. Il n’attend rien de l’entourage. Il exprime simplement une émotion, ce qui pourrait expliquer pourquoi il paraît parfois si communicatif malgré son absence d’intention sociale.

    Cette interprétation repose toutefois sur mes observations personnelles et ne constitue pas une conclusion scientifique.

    Un rire qui peut se manifester de manière surprenante

    Retour au collège, alors que mon masque social était installé.

    La scène se déroule dans un cimetière alors que mon père s’installe devant la tombe de mon grand-père et… lui parle. C’est la première fois que je vois ça, je trouve ça absurde et étouffe mon rire. Pas de chance, ma petite sœur, elle, qui n’est pas autiste, se met à rire. On est donc deux et on se retrouve sermonnés.

    Si j’ai d’abord réussi à me comporter comme c’était attendu, c’est en fait une des nombreuses fois où mon rire s’est manifesté de manière non conventionnelle (même si là, c’était induit par ma petite sœur, vilaine !). D’autres scènes où on a cru que je me moquais de quelqu’un alors que j’étais au bord des larmes parce qu’ils avaient seulement loupé l’élément essentiel à l’origine de mon rire, j’en ai des tonnes. Souvent, je ne me moque pas : c’est la scène elle-même qui peut me faire rire par son caractère absurde.

    Et quelques atypicités en vrac

    Certaines personnes autistes ou de l’entourage de personnes autistiques rapportent également qu’elles utilisent le rire comme forme de stimming, complètement détaché d’un contexte drôle. Je suis au moins à moitié d’accord quand je suis maniaque seulement, car je ris à mes propres jeux de mots internes, mais je me régule aussi à la production et à l’écoute de mon propre rire.

    Ce qui nous amène au point suivant : le rire peut se manifester sans source évidente car beaucoup de personnes autistes rapportent ont un monde intérieur particulièrement riche. 

    De manière parfois perçue comme inappropriée socialement, elle peut donc se mettre à rire après avoir entendu un jeu de mots qu’elle a perçu sans en faire part à l’autre, dans un contexte parfois plus sérieux et peu propice au rire. Cela m’est arrivé en salle de classe plusieurs fois d’avoir simplement commencé à rire seul parce que (je l’ai appris des mois après) j’étais le seul à avoir identifié un tic de langage loufoque chez la professeure ou j’avais noté quelque chose de drôle (qui ne faisait probablement rire que moi).

    Moyen très efficace de se faire remarquer en salle de classe quand on essaie de se faire tout petit.

    Quelques anecdotes autistiques

    Je parlais du rire inapproprié communément retrouvé chez les autistes, et j’ai une petite anecdote très démonstrative car elle s’est répétée plusieurs fois dans ma vie.

    En classe de cinquième, alors que notre professeure d’anglais nous fait déjà atteindre un très haut niveau, elle nous donne pour travail de proposer un oral de 5 minutes jouant une radio. Quelques règles dont l’obligation de faire une publicité. Mon meilleur ami et moi avons alors l’idée de jouer tout ça de façon théâtrale et amusante, avec à la clé la pub automobile Citroën Transformers (coucou les survivants des années 2000), la voiture… interprétée par nous-mêmes. 

    L’exposé est parfait et nous vaudra la meilleure note de 18/20. Pourquoi pas 20 ? Car j’ai ri l’entièreté de l’oral, sans même réaliser que j’étais le seul, et que j’aurais dû faire preuve de retenue, car c’était avant tout un travail. La professeure me l’a directement reproché. Le résultat qui m’a marqué : une note en dessous de mes 20 habituels, mais un moment à mourir de rire qui m’a marqué jusqu’à plus de 15 ans après.

    Si j’explique en détail, c’est bien pour que vous ayez le tableau complet, de ce qui a généré chez moi une incapacité à ne pas retenir un rire plus vrai que nature, et qui a probablement amusé la galerie au passage. À l’écriture de ces lignes, j’ai appelé mon meilleur ami qui s’est lui-même souvenu de l’exposé. La différence, c’est que lui s’était comporté de manière socialement acceptable, et que j’avais complètement échappé à ces règles.

    Mais chez moi, ce rire ne s’arrête pas là.
    Lors des épisodes bipolaires, il peut complètement changer de forme — parfois jusqu’à devenir méconnaissable.
    (Je détaillerai ça dans un article dédié.)

    Si ces mots t’aident à te comprendre, tu peux soutenir le projet ☕ Buy Me a Coffee

    Par Florent

    Flo, développeur et cinéphile. Autiste et bipolaire, je partage ici mes cycles, mes passions et mes découvertes sur la neurodiversité.

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